Research findings

Hommage à Jean Rouch (texte exclusivement en francais)

Image of filmmaker Jean Rouch

English abstract:

This section shows the influence played by Jean Rouch’s ethnographic work in this ongoing research project which intends to contribute to the anthropology of citizenship. The research is situated at the crossroads of migration studies and the anthropology of citizenship with a focus on vernacular representations and practices of citizenship. This research takes its point of departure on an early article written by Rouch in 1950 in which he describes the particular lifestyle of the sorkawa of Kebbi, a group of itinerant fishermen who engaged in seasonal fishing campaigns between Nigeria and Mali. The author traces the evolution of fishermen’s mobility and explores the reasons why mobility has been compromised since the 1980s. As a result, fishermen communities tend to sedentarise and impoverish. Besides the drastic diminution of fish stocks both due to droughts and overexploitation of natural resources, the author highlights the role of state institutions and the weight of corruption. These findings are mediated through the documentary movie River nomads.

Keywords : Niger, sorkawa, migrations, citizenship, shared anthropology.

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Rouch et l’ethnographie du fleuve et des pêcheurs

Le travail pionnier sur « Les sorkawa pêcheurs itinérants du moyen Niger » fait partie de ces écrits de Jean Rouch qui sont malheureusement passés relativement inaperçus (Piault 1997). Il s’agit pourtant d’une contribution importante à la connaissance scientifique générale sur les pêcheurs et à une ethnographie du fleuve Niger, ainsi qu’au champ des migrations pendulaires si caractéristiques du Sahel. En dépit de sa grande qualité, ce travail paru en 1950 dans la revue anglophone Africa est peu connu et peu cité dans le champ de l’anthropologie. Cet article résultait d’une série d’enquêtes menées entre 1946 et 1949 à l’occasion, d’une part, de la descente en pirogue du fleuve Niger de sa source à la mer que Rouch entreprit avec ses camarades de promotion de l’École nationale des Ponts et Chaussées, Jean Sauvy et Pierre Ponty (Sauvy 2001), et d’autre part de terrains successifs menés entre 1948 et 1949 parmi les pêcheurs sorkawa en campagne de pêche au Niger français. Il s’agit d’une étude ethnographique détaillée d’un groupe socio-professionnel composé de pêcheurs hausaphones itinérants, originaires du Kebbi (Nord Nigeria), jusque-là très peu étudié. À travers une description minutieuse de l’organisation sociale des pêcheurs itinérants, de leurs outils et techniques de pêche, de leurs relations historiques et contemporaines au peuple Songhay, Rouch retrace la trajectoire singulière d’un groupe ‘très indépendant’ (Rouch, 1950a: 10) qui doit sa réussite sociale et économique à sa grande mobilité physique. Les campagnes de pêche permettent aux sorkawa du Kebbi d’exploiter des niches écologiques et économiques situées dans une aire de 2500 kilomètres sur leur fleuve Niger entre Onitsha (Sud Nigéria) et Tombouctou (Mali)[4]. Leur base est située aux alentours de Yauri (Etat du Kebbi, Nigeria), une cité qui a donné son nom à ceux que les populations dendi, zarma et songhay du Niger appellent communément les Yaurance (gens de Yauri).

Dans ses travaux sur les pêcheurs, Rouch met en lumière le rôle du fleuve dans les dynamiques de peuplement des Songhay et notamment la migration historique depuis Gao en direction du Sud (où l’Askia Mohammed, commandant des Songhay, trouva refuge dans le Dendi après sa défaite contre les Marocains) à partir de la fin du XVIème siècle. Les sorkawa du Kebbi sont présentés comme les descendants de sorkey (chasseurs-pêcheurs) originaires du Songhay. L’établissement des sorkey (ou sorko dans la littérature) au Kebbi n’est pas datée mais remonterait en tout état de cause à plusieurs siècles (Rouch 1950a : 7-10). Selon des Rouch, les migrations saisonnières des pêcheurs du Kebbi dateraient du début du XXème siècle, le climat de guerres et razzias qui prévalait avant la conquête européenne ayant contraint les pêcheurs dans leurs velléités d’explorer d’autres portions du fleuve Niger (op. cit. : 10-11). D’autres sources signalent néanmoins que la pratique de la pêche itinérante sur le fleuve Niger aux alentours de Yauri se pratiquait avant l’établissement de la paix coloniale (Lander 1830 cité par Hallet 1965 : 122-124 ; Barth 1854 cité par Kirk-Greene, 1962 : 281).

Rouch notait la progression extraordinaire des pêcheurs itinérants du Kebbi qui remontaient le fleuve à la force des bras (munis de perches et de rames) : certains s’étaient établis provisoirement à Niamey déjà vers 1921 et au-delà de Tombouctou en 1949 et même jusqu’à Mopti en 1950 (à 1500 km de leur base). A ce moment, les migrations s’effectuaient également vers le Sud en direction d’Onitsha (à 1000 km du Kebbi). Le lien ci-après renvoie à une carte animée qui permet de visualiser l’étendue géographique des campagnes de pêche des sorkawa entre la période coloniale et la fin des années 1950 : http://www.rivernomads.dk/maps/geographic-repartition-of-the-journey/. Ultérieurement, dans une courte note que Rouch consacra au « problème des migrations » et plus précisément à la mobilité des pêcheurs, il concluait que les migrations saisonnières des sorkawa connaissaient un véritable essor (Rouch 1951 : 128-129). Les années 1950 à 1970 furent en effet des années fastes pour les campagnes de pêche saisonnières. Les récits actuels des pêcheurs nomades qui ont connu cette période évoquent en effet plus de 350 pinasses nigérianes engagées dans la migration vers la boucle du Niger et le moyen Niger (voir carte 2).

Pourtant, aujourd’hui il ne resterait guère plus d’une trentaine de pinasses qui continuent ces campagnes de pêche jusqu’au Niger et au Nord du Mali. Comment comprendre ce succès manifeste puis ce déclin drastique ?

Dans cet article, je m’appuie tout d’abord sur ce travail initial de Rouch sur les sorkawa pêcheurs, pour décrire les changements que ces communautés professionnelles ont apporté à leur mode de vie tout en cultivant une mobilité qui marquait leur singularité. Je montre que les sorkawa du Kebbi font face de nos jours à de nombreuses contraintes et tendent à abandonner graduellement leur style de vie en se sédentarisant et en diversifiant leurs activités.

L’essor de la pêche mobile

Les pêcheurs Kebbawa tirent leur nom de la région dont ils sont originaires : le Kebbi, état fédéral situé au Nord-Ouest du Nigeria. Ils sont généralement issus de villages implantés sur les berges du fleuve Niger et le long du Gulbi-n-Kebbi (affluent du Niger). La recherche du poisson est la principale motivation des pêcheurs à quitter leur zone d’origine. La migration saisonnière des pêcheurs est une stratégie d’adaptation à la variabilité des ressources disponibles dans l’espace et dans le temps et aux fluctuations d’activités des marchés[8]. La colonisation européenne (française et britannique) a certainement joué un rôle déterminant dans la mobilité de ces communautés de pêcheurs et dans l’extension géographique de leurs campagnes de pêche, en mettant fin au climat d’insécurité lié aux guerres et rezzous et en établissant la paix coloniale (Rouch 1950a ; Roder 1994). Autrefois, les sorkawa du Kebbi migraient vers l’aval du fleuve Niger jusqu’à Onitsha au sud du Nigeria et vers l’amont jusque vers Tombouctou au Mali où la pêche était libre ou peu réglementée. Tandis que certains pêcheurs partent seuls ou en groupes réduits (2-3 pêcheurs) et se contentent de courts séjours (de quelques semaines à deux-trois mois) à bord de petites pirogues de pêche, d’autres entreprennent de véritables migrations en famille et s’établissent provisoirement sur des îles du fleuve Niger ou sur des berges libres à proximité de sites riches en poissons. Les deux modes d’exploration sont éventuellement complémentaires puisque des pêches itinérantes de courte durée permettent de repérer le potentiel de sites de pêche plus ou moins éloignés et d’évaluer l’opportunité d’un déplacement plus conséquent en famille. Les campagnes de pêche dans des contrées lointaines s’effectuaient notamment sur de grandes pirogues de transport (environ 15 mètres) appelées habara ou habarori. Ces pirogues originaires d’Onitsha sont faites de planches de bois dur assemblées entre elles. Elles ont été adoptées par les Kebbawa nomades qui autrefois utilisaient des embarcations monoxyles. Les habara sont devenues très populaires car elles possèdent une grande capacité de charge et sont rapides. Autrefois propulsée à la pagaie et à l’aide de longues perches, de nos jours ces pinasses accueillent deux puissants moteurs hors-bords.

Comme par le passé, les déplacements saisonniers des pêcheurs s’effectuent aujourd’hui le plus souvent en convois. Tandis que les convois étaient autrefois composés de 20 à 50 pinasses, de nos jours ils atteignent péniblement la demi-douzaine.

Au marché de Yauri, après avoir vendu leurs cargaisons respectives de poisson fumé et avoir acheté des matériels (fil, filets et autres instruments de pêche, petites pirogues de pêche), du carburant en quantité suffisante pour le prochain aller-retour et diverses marchandises destinées à être revendues, les propriétaires de pinasses s’entendent sur le jour de départ vers leurs sites de pêche.

Photo : Détail de la pinasse de Mahamadou, Garidji, 2011 (by Eric Hahonou)

Chacune des pinasses composant la caravane a sa propre destination : les unes s’arrêtent au Niger (notamment au nord de Tillabéri et dans les environs d’Ayorou) tandis que d’autres remontent jusqu’au Mali, entre Labbezanga (frontière Niger-Mali) et les environs de Tindirma (localité située au-delà de Tombouctou).

Du fait des incertitudes liées à la navigation sur le fleuve, les convois sont généralement guidés par un pilote. Ce dernier est choisi au sein du groupe des pêcheurs pour sa grande connaissance du fleuve et de la navigation. Dans le film River nomads, il s’agit de Mahamadou. Il connait les passes dans les rapides, évite les rochers dangereux et bancs de sable et oriente le groupe vers les voies navigables du fleuve lorsque celui-ci se subdivise en de multiples bras. Le pilote a donc une grande responsabilité car c’est de lui que dépend la sécurité des biens et des personnes à bord dans les passages délicats.

Contrairement aux voyages d’autrefois entrepris à la force des bras, actuellement les traversées ne s’effectuent plus en période de basses eaux (Avril à Juin-Juillet) mais en période de hautes eaux entre Novembre et Février (avec des variations selon la pluviométrie de l’année). La période des hautes eaux correspond aussi à la période où les eaux sont froides, le poisson est dispersé et la pêche peu fructueuse. De nos jours, les pêcheurs passent 9 à 10 mois sur leurs sites de pêche au Mali et au Niger où ils sèchent ou fument le poisson pour le conserver (et occasionnellement vendent du poisson frais sur les marchés locaux pour pouvoir parer à des petits besoins) avant de revenir autour de Novembre vendre leurs produits fumés au marché de Yauri, l’un des plus importants centres commerciaux de poisson fumé au Nord du Nigeria.
La boucle est bouclée. Ainsi les générations actuelles de pêcheurs nomades perpétuent le cycle des migrations pendulaires entre le Nord du Nigeria et le Niger ou Nord Mali.

En comparaison des revenus des cultivateurs, qui sont soumis aux aléas des pluies et à la courte période d’activité culturale au Sahel, la pêche artisanale était une activité hautement rentable (Rouch 1950a : 21). Le marché de Yauri est très dynamique et la forte demande en poisson fumé au Nigeria permet encore aux pêcheurs de réaliser des très bonnes ventes en comparaison des prix qu’ils obtiendraient s’ils vendaient leur poisson frais sur les marchés locaux du Mali et du Niger. En outre, le fait de fumer le poisson permet aux pêcheurs de constituer une épargne conséquente. Au tout début des migrations saisonnières, les sorkawa exploitaient des niches écologiques qui étaient sous-exploitées par les populations du Dendi et du Songhay, notamment les pêcheurs dits sorko. Le succès des premiers pêcheurs nomades revenus du Sahel ne passa pas inaperçu au Kebbi et rapidement de nouveaux pêcheurs adoptèrent le modèle des campagnes de pêche vers les eaux promises du Niger et du Mali. Le nombre de grandes pinasses engagées dans cette migration circulaire augmenta considérablement notamment dans les années 1970 et 1980. La recette du succès des sorkawa du Kebbi fut aussi copiée par des pêcheurs du Sud du Nigeria (Rouch, 1951) et du Mali qui ont commencé à fumer leur poisson comme les Kebbawa et ont acquis des grandes pinasses pour se rendre à Yauri pour y vendre leur production annuelle (source : entretiens d’enquête).

Trois importants facteurs ont contribué à cet essor des migrations des Kebbawa vers l’amont du fleuve Niger :

1 – la capacité d’adaptation aux nouvelles technologies en particulier pour le transport et la communication:
Le premier élément évoqué par les pêcheurs nomades est l’avènement des moteurs hors-bords qui est située entre les années 1960 et 1970[15]. Malgré un investissement de départ relativement important, les moteurs ont favorisé les migrations saisonnières en diminuant considérablement la pénibilité et la durée du voyage. Du temps de la remontée à la force des bras (et occasionnellement à la voile), il fallait mobiliser de nombreux jeunes hommes et femmes pour faire remonter aussi bien les grandes pinasses que les petites pirogues de pêche qui étaient conduites individuellement (Rouch, 1950a : 14). A cette époque, la remontée pouvait prendre plusieurs mois. Grâce aux moteurs, il est désormais possible d’embarquer une trentaine de petites pirogues à bord des pinasses, l’ensemble donnant aux convois des allures aussi étranges qu’élégantes. A l’heure actuelle, la remontée dure tout au plus 3 à 4 semaines pour ceux qui se rendent de Yauri jusqu’aux environs de Tombouctou.

2 -l’impact de la création du barrage de Kainji au Nord du Nigeria:
C’est sans doute quelques années avant l’apparition des moteurs hors-bords dans le Nord Nigeria que fut construit le barrage de Kainji (1964-1968)[16]. Celui-ci eut également un impact considérable sur les migrations. Malgré la présence d’une écluse, le barrage de Kainji a constitué un obstacle majeur à la migration vers le marché d’Onitsha situé à l’aval de Yauri. D’autre part, immédiatement après la mise en eau du barrage, en 1968, les prises de poissons s’améliorèrent malgré le nombre accru de pêcheurs venus également du sud du Nigeria mais furent très vite suivies d’un déclin de 1970 à 1978 (Ita, 1982 cité par Umar et Illo, 2014 : 18). La concurrence accrue entre pêcheurs autour du nouveau plan d’eau et les difficultés d’adaptation aux nouvelles conditions de pêche (pêche en eaux profondes nécessitant des techniques spécifiques et rendant quasi-obsolètes des techniques maitrisées par des générations de pêcheurs en rivière) furent certainement des éléments supplémentaires d’incitation à explorer les opportunités offertes par la partie amont du fleuve (vers le W, le moyen Niger et la boucle du Niger).

3 – la forte disponibilité du poisson au Niger et dans la boucle du Niger au Mali: Jusqu’aux années des grandes sécheresses, le poisson était particulièrement abondant dans la boucle du fleuve Niger, zone jusque-là relativement sous-exploitée par les populations locales. L’accès à de nouveaux sites de pêche et de nouveaux espaces de campement pour les nomades était aisé. La sous-exploitation de ces zones s’expliquait d’abord par la faible densité de pêcheurs, malgré la présence intermittente de pêcheurs du Mali central (pêcheurs Bozo du delta intérieur du fleuve, région de Mopti par exemple) qui y menaient également des campagnes de pêche[17]. Comme Rouch l’explique, les pêcheurs songhay présents dans cette zone, étaient en fait surtout des chasseurs qui utilisaient des foënes, des lances et des harpons pour capturer des gros poissons mais surtout les mammifères (hippopotames, lamantins) et grands reptiles (crocodiles, varans) du fleuve (Rouch 1948). Dans ces zones relativement désertiques, la faible disponibilité en bois pour fabriquer des embarcations limitaient aussi l’accès aux poissons. D’autre part, ces zones étaient relativement peu densément peuplées. Au final, les pressions humaines sur les ressources disponibles étaient plutôt faibles. Ce sont surtout les sorkawa du Nigeria qui ont permis l’exploitation des ressources halieutiques de cette partie du fleuve[18].

De la mobilité transnationale à l’immobilité

Alors que la pêche itinérante semblait promise à un avenir prometteur au début des années 1950, on constate que les migrations saisonnières ont connu une diminution importante qui s’est traduite par une sédentarisation des pêcheurs. Les pêcheurs évoquent deux principales raisons à cette tendance qui date des années 1980 :
1- la diminution du poisson
Pour les scientifiques, la diminution du poisson est liée à la fois à des facteurs naturels et humains (Welcomme 1986). La sécheresse continue qu’a connue le Sahel entre 1976 et 1993 a certainement constitué un tournant pour les stocks de poissons de la boucle du Niger. Des années successives de déficit pluviométrique ont entrainé une baisse considérable du niveau de l’eau qui a eu des conséquences très néfastes sur les possibilités de reproduction des poissons, sur la mortalité des poissons et plus généralement sur la biodiversité, affectant l’ensemble du système écologique du bassin du fleuve Niger (Laë 1995). C’est aussi au cours de ces années difficiles tant pour le milieu écologique que pour les sociétés humaines qui l’exploitaient que de nombreux aménagements hydro-électriques (barrage de Sélingué au Mali, 1981) et hydro-agricoles (riziculture irriguée) ont été mis en œuvre sur le fleuve, accentuant encore la pression sur la ressource en eau et dégradant les berges où les poissons s’abritent et effectuent leur reproduction[19]. Par ailleurs, alors que le nombre de pêcheurs augmentait, l’affaiblissement de la gestion coutumière des pêches et l’inadéquation des mesures de contrôle administratif de la pêche artisanale (techniques employées, taille des poissons) ont contribué à la surpêche ainsi qu’à la diminution des stocks de poissons. Notons que les pêcheurs avancent aussi que l’abandon des rituels animistes et l’avancée de l’Islam ont contribué à cette situation. Ils expliquent par exemple que les génies du fleuve interdisaient périodiquement la pêche sur certaines portions du fleuve. L’abandon des sacrifices propitiatoires aux génies est également évoquée comme cause de la diminution des prises (source : entretien d’enquêtes).

2 – Le deuxième facteur majeur ayant impacté campagnes de pêche est en lien avec les relations entretenues par les pêcheurs migrants avec l’État. Depuis les années 1990, des pratiques prébendières croissantes de la part des autorités maliennes et nigériennes ont découragé les pêcheurs nomades de continuer les traversées car les ponctions exercées par les porteurs d’uniformes (gendarmes, douaniers, agents des eaux et forêts) et autres de facto autorités sont devenues trop lourdes et ont remis en cause la rentabilité de l’activité[20]. Déjà évoquées dans les travaux d’enquêtes de Hauzeur et Pellé sur le peuplement des rives du fleuve Niger aux alentours du parc du W (1993: 54)[21], les « tracasseries administratives » sont aujourd’hui le leitmotiv des pêcheurs nomades qui poursuivent tant bien que mal l’activité et celui de ceux qui depuis quelques années ont cessé les migrations saisonnières (dans le film River nomads, voir le chapitre l’État).

« Ce sont les agents des eaux et forêt et la douane qui ont chassé les pêcheurs de ce pays [Niger]. […] Même nous qui continuons encore à venir ici, nous allons cesser de venir si les rackets à l’endroit des pêcheurs ne prennent pas fin. Si ça ne change pas, il y aura un jour où aucune grande pirogue ne fera la traversée du fleuve entre le Nigeria et le Niger » (données d’enquête de terrain : entretien avec Mahamadou Dan Ladi), 75 ans, Juin 2015, île de Garidji aux environs d’Ayorou (frontière Niger-Mali).

Les Kebbawa nomades paient des montants considérables aux porteurs d’uniformes et leurs assistants postés en de multiples points de contrôle le long du fleuve. D’abord, il y a la douane de Dollé Kayna située juste après le passage de la frontière entre le Nigeria et le Niger. À ce poste, chaque grande pinasse effectue le dédouanement des marchandises qui sont transportées. En sus de ce dédouanement formel (150.000 F CFA en moyenne) pour lequel une quittance est délivrée, chaque propriétaire de pinasse paie des frais de signature (15.000 à 25.000 F CFA selon le résultat des négociations) exigés par le douanier[22]. Par ailleurs, d’autres postes de douane sont implantés sur le trajet vers le Mali. A chaque poste, des montants variables sont négociés par les agents des douanes. En plus de ces sommes, les pêcheurs doivent « désintéresser » un certain nombre d’individus (yaran dwan, karen dwan) qui renseignent les douaniers et qui exigent « leur part »[23]. En outre, les pêcheurs sont soumis au même type de racket de la part des gendarmes et des agents des eaux et forêts qui ont eux aussi des postes implantés sur les berges du fleuve. Tandis que certains postes sont des créations décidées par l’Etat du Niger pour opérer des contrôles, d’autres sont des unités informelles implantées à quelques kilomètres des postes officiels qui permettent aux agents en poste de multiplier les opportunités de prébende à l’encontre des pêcheurs nomades et autres usagers du fleuve. Au total, en 2015 les montants par pinasse déboursés par les sorkawa nomades qui s’établissent aux alentours d’Ayorou (Nord-Ouest du Niger, proche de la frontière avec le Mali) dépassaient les 350.000 F CFA dont plus de 200.000 F CFA relevaient de pratiques illégales. Pour ceux qui continuent au Mali, les frais sont bien sûr plus élevés puisqu’il leur faut encore débourser des sommes au niveau de tous les postes de contrôle du Mali.

Par conséquent, les sorkawa nomades ont commencé à se sédentariser. Certains sont retournés au Nigeria. D’autres se sont fixés sur les îles du fleuve au Niger et au Mali, au hasard d’une migration interrompue par les aléas de la pêche et les ponctions excessives des agents de contrôle. Les pêcheurs nomades reconnaissent leur part de responsabilité dans cette situation puisque toutes leurs marchandises ne sont pas déclarées, ce qui donne aux agents de contrôle l’opportunité d’exercer des pressions sur eux et de les racketter. Immobilisés sur leurs lieux de migration, ces pêcheurs migrants se retrouvent alors en situation de grande vulnérabilité tant du point de vue de la difficulté d’accès aux services publics (en particulier l’école) que de l’exposition aux prébendes administratives, puisqu’ils se retrouvent sur ces lieux en situation d’« étrangers » du point de vue de l’état-civil. Leur vulnérabilité est encore accrue par leur statut d’« étrangers locaux » dans la mesure où les populations sédentarisées de longue date ont considéré les pêcheurs migrants comme des personnes dépourvues du droit à la propriété foncière. Par conséquent, leur accès au foncier est toujours incertain et précaire, limitant par la même leurs possibilités de reconversion économique.

Les sorkawa nomades se définissent souvent comme les descendants de Faran Maka Boté, l’ancêtre mythique des pêcheurs songhay, dont le premier fils Tyarakoy était autrefois descendu du pays songhay pour s’installer dans le Kebbi aux environs de Sabi sur les rives d’un affluent du Niger dénommé le Gulbi-n-Kebbi (Rouch 1950a : 7-10). De nos jours, ils s’établissent sur les terres de leur ancêtre Faran Maka Boté, essaimant entre Tombouctou et Boumba, ici et là, des petits hameaux de pêche qui avec le temps deviennent éventuellement des villages hausaphones. Cette colonisation à rebours se manifeste dans la toponymie des villages riverains du Niger où figurent aujourd’hui une multitude de villages de nom hausa dans une zone largement songhayphone. Pour la majorité, ces pêcheurs aujourd’hui sédentarisés ont renoncé à la pratique du fumage du poisson et vendent le poisson frais dans les marchés fluviaux environnants. Néanmoins, certains d’entre eux confient le poisson qu’ils ont fumé à des pêcheurs nomades qui continuent les traversées et acceptent de vendre le poisson de leurs amis au marché de Yauri où les prix sont nettement plus avantageux[24].

Chapitre Les colons

Deux modes d’implantation se mettent en place. Le premier consiste à se greffer à un village de cultivateurs en demandant aux autorités coutumières locales (chef de canton, chef de village) l’autorisation de s’installer provisoirement. Eventuellement, le provisoire se pérennise. Le second type d’implantation procède d’une création nouvelle. Par exemple, en route pour un site de pêche situé au Nord Niger ou au Mali, le patriarche laisse quelques-uns de ses fils ainés sur un site dans les méandres du parc W. Ils y installent un tunga c’est-à-dire un campement provisoire. Au moment de la descente vers le Nigeria, le patriarche fait escale chez ses enfants dans le tunga pour y récupérer le poisson fumé qu’il vendra à Yauri. Si la pêche y était fructueuse, les enfants continueront d’y pêcher au lieu d’embarquer sur la pinasse de leur père. Au fil des années, le confort et la taille du tunga s’accroissent. Les hommes se marient, soit localement avec une femme d’un village voisin, soit avec une femme d’une famille de pêcheurs du Kebbi. Eventuellement, d’autres pêcheurs de la même famille les rejoignent tandis que le « vieux » continue ses traversées. Le tunga s’étoffe et devient un village[25].

Dans les deux cas, la fixation des pêcheurs nomades sur des sites de pêche s’accompagne le plus souvent d’une diversification des activités visant à réduire leur vulnérabilité aux aléas de la production. Ces anciens pêcheurs professionnels se mettent à la récolte du bourgou (herbe fluviale valorisée dans l’élevage), au petit commerce, au petit élevage, à la culture des céréales et à la riziculture.
Toutefois, l’accès à la terre peut s’avérer difficile ou précaire pour des anciens « nomades » généralement considérés comme « sans terres » par les populations sédentaires. Cette dénomination n’est pas seulement un constat. Elle renvoie à un statut social particulier, une situation de citoyenneté locale à laquelle est associée un déni du droit de propriété foncière. À défaut de posséder la terre, les pêcheurs ont recours au système de tenure en empruntant des parcelles sur des aménagements rizicoles ou en négociant auprès des propriétaires fonciers des champs en bordure du fleuve.

Malheureusement, ce processus de sédentarisation se traduit par une paupérisation des familles de pêcheurs. En effet, les pêcheurs ayant moins de rentrées financières tentent de diminuer les dépenses de consommation en diversifiant leurs activités de manière à produire autant que possible ce que la famille consommera au cours de l’année. Tandis que les pêcheurs se mettent à l’agriculture et au petit élevage, les agriculteurs et les éleveurs quant à eux pratiquent aussi la pêche. Tout un chacun recherche une autosuffisance familiale qui tend à réduire les échanges économiques le long du fleuve Niger. La diversification des activités et la déspécialisation « ethnico-professionnelle » observée par Fay dans le delta intérieur du Mali (1994 : 193) est aussi une tendance observable au niveau des populations de la boucle du Niger et du moyen Niger.

Par ailleurs, l’immobilisation des nomades pose une autre série de problèmes. Elle entraine une compétition accrue et éventuellement des conflits autour des ressources disponibles par exemple les terres irrigables pour la riziculture ou le maraichage, les fosses à poissons, les bourgoutières. On peut s’attendre à ce que cette compétition soit exacerbée par le projet de construction du barrage de Kandadji qui prévoit des déplacements forcés et des compensations, une réallocation des terres qui borderont le réservoir et des parcelles dans les aménagements rizicoles qui seront construits. C’est cette dernière dimension de l’accès aux ressources qui est au cœur de ma recherche sur la citoyenneté, et notamment l’exploration des relations entre propriété et citoyenneté. Quels acteurs réclament des droits sur ces ressources ? Quelles institutions en réglementent l’accès ? Comment les anciens pêcheurs nomades négocient-ils leur inclusion sociale ? Quelles identités et appartenances sont déployées dans la compétition pour les ressources ? Quelles sont les représentations vernaculaires de la citoyenneté ? Quelles sont les pratiques citoyennes ? Comment comprendre les relations complexes entre la formulation de demandes de droits et la formation de l’autorité publique ? C’est à cet ensemble d’interrogations que cette recherche entend répondre.

 

Notes:

[10] Rouch signale que les sorkawa du Kebbi se rendaient à Onitsha pour écouler leurs productions et s’approvisionner (1951 : 128). Il semblerait que le marché de Yauri s’est surtout développé après la création du barrage de Kainji.

[11] Selon les pêcheurs interviewés, ceux qui ne fument pas le poisson sont dans l’obligation de l’écouler rapidement sur les marchés locaux ou auprès de revendeurs. Mais l’argent liquide ne reste pas dans les mains. Il est souvent dépensé très peu de temps après avoir été obtenu. Par conséquent, il devient difficile pour ces pêcheurs d’acquérir des matériels et des équipements coûteux. Par contre, ceux qui fument leur poisson pour le vendre une fois arrivé au Nigeria peuvent accumuler des petites fortunes et ils sont ainsi en mesure d’investir dans des engins de transport (petites pirogues et grandes pinasses, moteurs hors-bord, filets et autres engins de pêche), d’acheter le carburant nécessaire pour faire la route retour et des marchandises qu’ils pourront revendre une fois de retour dans leur site de pêche. Selon la taille, les prix d’une grande pinasse neuve varient de 2 à 3 millions de F CFA. Il est pratiquement impossible à un pêcheur qui vend son poisson frais de mettre de côté une telle somme.

[12] Sorko est un terme de la langue zarma-songhay qui aujourd’hui désigne un pêcheur (pluriel : sorkey). Du temps où Rouch étudiait les sorkey, ceux-ci étaient essentiellement des chasseurs mais de nos jours beaucoup ont adopté les techniques de pêche des sorkawa.

[13] Notons au passage que ce « boom halieutique » fut aussi observé dans le delta intérieur du Niger au Mali où les pêcheurs dotés de matériels de pêche moderne (fils de nylon, lests en plomb, éperviers, sennes, etc.) ont intensifié les pêches fluviales pour répondre à la demande du marché et aux pressions fiscales de l’administration coloniale (Kassibo 1988).

[14] Les ressources halieutiques du fleuve Niger sont globalement très fortement exploitées au Mali, notamment par les pêcheurs bozo et somono mais aussi par les cultivateurs qui diversifient leurs activités pour faire face aux crises climatiques et économiques (Morand et al. 2005 ; Den Otter 2013). C’est seulement dans la partie Nord du Mali, c’est-à-dire la boucle du Niger (régions de Tombouctou et Gao), une zone moins densément peuplée, que l’on pouvait parler d’une certaine disponibilité du poisson liée à une moindre intensité d’exploitation. Toutefois, c’est de moins en moins le cas. Les pêcheurs de cette zone témoignent unanimement de la raréfaction du poisson et de la compétition croissante autour de la pêche, du bourgou et des terres.

[15] Parmi les tout premiers modèles de moteur, les pêcheurs citent Mai kujera (la pirogue où on est assis i.e. on se repose par contraste avec les remontées qui s’effectuaient à la force des bras) qui correspond à un moteur hors-bord de British Seagull (produit à partir des années 1930 et qui a sans doute déjà été adopté par les pêcheurs du sud du Nigeria vers la fin de l’ère coloniale). Plus récemment, à partir des années 1990, les moteurs Suzuki DT 40 Super surnommés Dan gehe (celui dont le starter est situé sur le côté du moteur) ont été largement adoptés.

[16] Il est difficile de dater la période précise d’apparition des moteurs. Les anciens pêcheurs nomades se souviennent que ce fut dans les années 1960-70 sous le régime de Diori Hamani au Niger (1960-1974).

[17] En 1957, Leroy notait que la plus grande partie du poisson commercialisé à Mopti était pêché en aval par des pêcheurs d’amont.

[18] Rouch signale toutefois que les pêcheurs Bozo et Somono originaires du bassin occidental du fleuve et de la région de Ségou-Mopti concurrençaient quelque peu les sorkawa en effectuant leurs campagnes de pêche jusqu’à la frontière Mali-Niger (1951 : 127). Les contacts entre ces différents groupes de pêcheurs ont par ailleurs permis à ceux qui exploitent le delta intérieur du Niger au Mali d’adopter les techniques de fumage du poisson des sorkawa (Fay 1994 : 191).

[19] Sur la seule partie nigérienne du fleuve Niger, on compte plus de 40 aménagements hydro-agricoles.

[20] Il est fort probable que ces pratiques prédatrices étaient beaucoup plus discrètes sous le régime militaire de Seyni Kountché (1974-1987), celui-ci étant réputé pour sa rigueur dans la répression des actes répréhensibles commis par les agents de l’Etat. Pour mémoire, le chef de l’Etat du Niger fit emprisonner son frère aîné donnant un message fort aux fonctionnaires et à l’ensemble des populations du Niger.

[21] S’appuyant sur un article de Rouch (1950c), une série de cartes des années 1960 à 1980 et leurs propres données d’enquêtes de terrain menées en 1992, les deux auteurs attribuent la poussée migratoire vers le W à l’éradication de la mouche tsé-tsé et aux migrations des éleveurs et agriculteurs liées aux sécheresses des années 1970. Leur inventaire des villages des alentours du W met bien en lumière l’importance du peuplement provenant de populations de pêcheurs originaires du Nigéria. Selon ces auteurs (1993 : 56), le premier village de pêcheurs implantés dans l’aire du W date du début des années 1950, il s’agit de Korogoungou (qui aujourd’hui abrite un poste forestier, tristement célèbre parmi les pêcheurs nomades qui y sont rackettés systématiquement).

[22] Les frais de signature correspondent donc ici à environ 10% de la valeur de la marchandise déclarée. Le franc CFA est lié à l’euro par un taux de change fixe : 656 F CFA valent 1 euro.

[23] Les yaran ou karen dwan, littéralement les enfants ou chiens des douaniers, sont des individus qui servent d’agents de renseignement. Bien qu’ils ne soient pas formellement recrutés par l’administration, ils font partie intégrante du fonctionnement quotidien des services de douanes au Niger. Ils informent les douaniers sur la circulation des marchandises sur le fleuve et reçoivent en retour des montants variables négociés auprès des usagers ou des douaniers. Sur certains postes de contrôle, d’autres acteurs informels tels que le chef des pirogues (sarkin jirgi) ou le chef des eaux (sarkin ruwa) réclament eux aussi leur part.

[24] Il serait fort intéressant de mener une étude des prix et de leur évolution.

[25] Les données d’enquête de terrain ont été produites à l’occasion de plusieurs séjours au Niger de durée variable. J’ai résidé à Niamey de 1999 à 2003 et mené une série de voyages sur le fleuve entre Niamey et Gaya dans cette période, ainsi qu’entre 2007 et 2015. En 2014 et 2015, des nouvelles données sur les sorkawa nomades ont été produites dans le cadre d’une recherche filmée qui a permis de documenter la situation de ces pêcheurs et notamment les créations de hameaux de pêche et installations dans des villages existants. Les enquêtes ont été menées par l’auteur (locuteur du zarma, langue dominante dans cette partie du Niger), souvent assisté de mon ami guide fluvial professionnel, Sani Boureima, qui parcourt cette zone très régulièrement et de Mohamed Moussa, assistant de recherche au LASDEL, qui a mené deux séries d’enquêtes complémentaires dans des villages situés entre Tillabéri et Ayorou (Garidji, Dessa-Famalé) où plusieurs familles de sorkawa nomades se sont établies depuis 30 à 40 ans.

[26] Une première restitution a été réalisée en Décembre 2016 à Niamey. Elle a permis d’échanger avec le public de Niamey, les pêcheurs et des représentants des autorités (le Haut Commissariat à la Réforme Administrative). Un point particulièrement intéressant des débats fut l’intérêt marqué de l’audience à la question de la disparition du poisson. Plusieurs intervenants ont attribué la disparition du poisson à l’abandon des rituels pré-islamiques (sacrifices propitiatoires, période de clôture de la pêche) dédiés aux génies du fleuve et plus généralement à une perte des valeurs au sein de la société.

[27] Pour visionner le film, cliquer sur le lien et appliquer le mot de passe ddc

[28] Au sein de cette trilogie intitulée Once upon a time the river nomads of the Niger river on suivra les mêmes protagonistes dans leurs voyages, dans leurs activités commerciales et de pêche, dans la négociation de leurs droits en contact avec les autorités. Le projet s’étalera sur 5 à 6 ans suivant l’évolution des conditions de sécurité dans cette zone.

[29] En même temps que ces matériaux sont mis à disposition des usagers du site, leur mise en forme et leur organisation permettent au chercheur de se replonger dans son matériau empirique, de ré-écouter des entretiens filmés et de re-visionner des séquences d’observation (la vie des pêcheurs et des passagers à bord des pinasses, l’organisation des bivouacs, la répartition des tâches, la vie sociale au cours du voyage).

[30] Voir Morand et al. (2005)

By Eric Hahonou